Chroniques et nouvelles de Pierre Martial, écrivain-journaliste

"Jusqu'en enfer, peut-être...", un extrait exclusif du "Cinquantième Livre" de Pierre Martial



– T’as vu le vieux, là-bas, avec sa carriole ?
– Où ça ?
– Là-bas ! Au beau milieu de la rue !
– Ah ! Ah ! Mort de rire ! En plein Paris en train de tirer une charrette !

Heureusement la circulation était quasi inexistante en cette fin août et seuls quelques rares passants déambulaient dans les rues.

– Il y a vraiment des dingues partout !
– Il a perdu la boule !

Les deux adolescents riaient fort. Le soleil était déjà haut dans le ciel en cette fin de matinée et la chaleur écrasante.
Ils avaient décidé d’aller prendre un verre aux Abbesses, ce quartier toujours animé du Bas Montmartre. Peut-être y feraient-ils la connaissance de charmantes jeunes filles. C’est du moins ce qu’ils espéraient.


Un étrange attelage

Ils remontaient la rue Caulaincourt en direction de la place Constantin-Pecqueur lorsqu’ils tombèrent sur l’étrange attelage.
– Tu vois ce qu’il transporte ?
– Je vois mal... On dirait... Non c’est pas vrai ! C’est fou ! C’est des livres!
– Des livres ! T’es sûr ?
– Oui, je te dis ! Toute une cargaison de livres, posés sur des couvertures et un balluchon.
– Ah, ah ! Cela existe encore, ces trucs ?
– Il doit avoir les derniers !
– Arrête, je n’en peux plus !

A une cinquantaine de mètres d’eux, l’homme tirait son engin avec difficulté. Un chien au pelage brun clair gambadait à ses côtés, s’arrêtant à chaque arbre pour y flairer quelque odeur. Il leur fallait encore remonter toute la rue Caulaincourt avant qu’elle ne redescende vers la place de Clichy.

Le vieux soufflait comme un phoque et se retournait sans cesse comme pour voir s’il n’était pas suivi.
D’où venait-il ? Et où allait-il ?

Prêt à bondir...

L’un des deux adolescents cessa de rire.
– Il a quand même l’air de souffrir, le pépé.
L’autre s’esclaffa :
– Quelle idée aussi d’aller promener ses livres en carriole !
– N’importe ! Je crois qu’on devrait aller lui donner un coup de main.
– Lui donner un coup de main ? Tu rigoles ou quoi ! Son chien n’a qu’à l’aider! Ah! Ah !
– Non, viens, il me fait pitié.
– T’es devenu fou, toi aussi ?

Il suivit pourtant son ami qui s’avançait déjà à grands pas vers la surréaliste caravane.
Le chien s’immobilisa et les regarda approcher, comme prêt à bondir.

– Bonjour, monsieur !

D’abord l’homme n’entendit rien à cause du grincement métallique de l’engin.

– Bonjour monsieur, bonjour monsieur ! firent-ils plus fort.

L’homme sursauta, comme pris en défaut, s’arrêta net, se retourna vivement et toisa les jeunes gens.

Besoin d'aide

– Qu’est-ce que vous me voulez ? leur lança-t-il, sur ses gardes.
– On marche derrière vous depuis un petit moment, monsieur, et on se disait que vous auriez peut-être besoin d’un peu d’aide pour remonter la rue...

L’homme les scanna de la tête aux pieds pendant quelques instants. Ses mains serraient les poignées de sa charrette à s’en faire mal.

Enfin, il se détendit.

– C’est gentil à vous, gamins. Ce n’est pas de refus. Je ne suis plus très jeune et c’est lourd ! Je ne pensais pas que cela serait aussi difficile !

A son tour, le chien baissa la garde et se remit à gambader sur le trottoir.

Les deux jeunes gens agrippèrent les poignées de la carriole et se mirent à tirer avec difficulté. La charrette pesait un âne mort et même pour quatre bras jeunes et vigoureux, ce n’était pas facile !

Pendant quelques instants, plus personne ne dit rien, les jeunes concentrés qu’ils étaient sur l’effort et l’homme reprenant peu à peu son souffle à leurs côtés.

A voix basse

L’un des deux adolescents brisa le silence qui devenait pesant :

– Ce sont des livres que vous transportez ?
– Cela ne se voit pas ?
– Si, si, mais on se demandait... Enfin ce n’est pas banal que de transporter autant de livres comme ça...

Le vieux hocha la tête, pensif.

– En effet, en effet...

L’autre poursuivit, histoire de ne pas laisser le silence se réinstaller :
– Ils sont tous à vous ?
– Et oui ! Tous à moi ! C’est mon patrimoine ! Ma seule richesse !
– Ah bon ! Et... vous déménagez, monsieur ?

Le vieux hésita avant de répondre.

– On va dire ça comme ça, jeta-t-il d’un air mystérieux.
– Ah, d’accord. Et heu... vous allez loin ?

Les yeux de l’homme se plissèrent étrangement. Après un long silence, il jeta à voix basse :

– Je ne sais pas, mes amis... je ne sais pas...

Puis il ajouta, dans un souffle :

– Jusqu’en enfer, je crois bien... oui... jusqu’en enfer.

Pierre Martial
Ecrivain, journaliste

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Pierre MARTIAL
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